Édito
La peur. Le repli sur soi. Les avancées populistes porteuses d’un nouvel ordre moral. Autant de réflexes face à des sociétés dominées, d’une part, par la croissance et la (sur)production et, de l’autre, par l’incertitude et la fragilisation. Nombre de démocraties, ces derniers mois, semblent s’articuler autour de mesures répressives et de processus de légitimation. Les arts et la culture, complices et victimes de ce mouvement alarmant, ont pour tâche de replacer la créativité au centre de nos vies, de (re)trouver, en toute liberté, un cœur vital susceptible d’activer nos mondes.
À Bruxelles, durant trois semaines au mois de mai, se déroule un festival des arts. Un festival qui fait le pari de combiner une création artistique exigeante et dénuée de tout compromis avec un large public. Un festival qui n’a pas de thème central mais de nombreux contenus particuliers. Un festival qui ne se concentre pas sur une forme d’art spécifique ou une famille esthétique précise, mais s’ouvre aux visions, multiples, de créateurs internationaux qui agissent et réagissent aujourd’hui.
Un festival qui ne souligne pas un point de vue unique sur les arts et le monde, mais tente de constituer un espace de découverte, large et invitant. Un festival décliné dans la ville. Une ville dont l’insaisissable mais l’indéniable caractère, sujet à tant de critiques et de malentendus, est l’inspiration : un festival à l’image de Bruxelles, complexe, multiple et multilingue.
Nos sociétés sont segmentées, nos savoirs et nos pratiques sont spécialisés. Avec son projet Lecture for Every One, Sarah Vanhee s’emploie à s’adresser à tous. Trois semaines durant, elle infiltre, sans s’annoncer, différents groupes habitués à se réunir dans la ville. En dehors de l’espace balisé du Kunstenfestivaldesarts, elle s’invite au sein de diverses « communautés », livrant une conférence pour tous et à propos de tous… Existe-t-il encore aujourd’ hui un cadre de référence partagé ?
Dans les nouvelles oeuvres de Kris Verdonck et de Claude Schmitz, l’imagination se heurte à l’expérience vécue, soumise aux contraintes du monde extérieur. La liberté de la parole et de l’acte créatif, les forces de l’imaginaire et de l’utopie semblent constituer une clé de lecture pour de nombreuses créations à l’affiche de cette édition. Joris Lacoste / L’Encyclopédie de la Parole et Sanja Mitrović décortiquent les stratégies discursives. Markus Öhrn et Tiago Rodrigues touchent aux limites de la liberté d’expression. Une réalité domestiquée par le langage ou la censure laisse-t-elle la place aux pensées individuelles ? Le continent européen est au centre de ce questionnement, l’Allemagne réunifiée chez She She Pop, l’ex-Yougoslavie chez Sarah Vanagt.
L’Argentin Mariano Pensotti interroge la possibilité de la fiction au sein du réel. Les fictions sont-elles un miroir du monde ou est-ce l’art qui construit les individus ? Les relations entre soi et le monde, entre le dedans et le dehors, sont au coeur de l’oeuvre de la grande cinéaste Chantal Akerman qui signe une nouvelle installation et une performance.
Le Kunstenfestivaldesarts est un moment intense de création et de rencontre, ’échange et de fête. Il place l’expérience directe en son centre : celle de découvrir une trentaine d’œuvres dont une majorité de créations présentées en première mondiale. Des artistes confirmés côtoient des créateurs encore très peu connus, autant de voix singulières, d’ici ou d’ailleurs, s’exprimant au présent.
En mai 2013, le maître du théâtre musical Heiner Goebbels présente sa dernière oeuvre, conçue pour un choeur, remarquable, de jeunes filles. Figure majeure et éminemment singulière du théâtre aujourd’hui, le Japonais Toshiki Okada, tant apprécié du festival, nous offre une première mondiale. Et en parallèle à ces artistes de référence, les travaux de metteurs en scène inconnus ici sont à découvrir, tel celui de la brésilienne Christiane Jatahy.
En danse, deux événements incontournables une nouvelle chorégraphie d’Anne Teresa De Keersmaeker – qu’elle interprète aux côtés de Boris Charmatz –, et une création (un retour attendu depuis cinq ans !) du, ô combien, talentueux artiste brésilien Bruno Beltrão. Mais aussi les singularités de danses, profondément inscrites dans le vécu, signées par des artistes d’Afrique du Nord (Selma & Sofiane Ouissi, Bouchra Ouizguen) ou d’Amérique du Sud (la bouleversante dernière création de Marcelo Evelin).
Tenter de contribuer à inscrire la création artistique dans le monde et dans notre expérience quotidienne de citoyen : nous remercions, du fond du coeur, tous les partenaires qui rendent ce projet possible. Qui animent et font le Kunstenfestivaldesarts avec nous. Nous vous invitons chaleureusement à nous rejoindre. Nous vous invitons à animer, ensemble, un festival des arts et des êtres vivants.
Février 2013
Christophe Slagmuylder et l’équipe du Kunstenfestivaldesarts
